V pour Vendetta - BD d'Alan Moore et David Lloyd

Début des années 1980 : la Dame de fer est Premier ministre du Royaume-Uni.

Dans la série Planetary, Warren Ellis évoque cette époque :

« la Dame de fer était réellement folle. Il y avait même des féministes pour lui nier la qualité de femme, tant elle était déjantée. Voulant parquer les personnes victimes du sida dans des camps, elle envisageait aussi d’éradiquer l’homosexualité, même en tant que concept, et voulait que les pauvres n’aient le choix qu’entre voter et manger. Elle engagea sans vergogne la pire des guerres ne servant qu’à ramasser des voix en cinquante ans… »

S’inspirant de ces déclarations, Alan Moore et David Lloyd nous invitent dans une Angleterre de fin du vingtième siècle en proie au totalitarisme, où l’homosexualité est un crime capital.

Des camps ont été créés pour les « non-Anglais » : tous les noirs, gays, gauchistes, communistes, libres-penseurs, Maghrébins, Asiatiques… La pauvreté a explosé, laissant les plus démunis exposés au rationnement alimentaire. Le crime et le marché noir se portent bien, merci pour eux !

Le Système, appareil d’État omniprésent, gère et surveille le quotidien des sujets de Sa Majesté, via l’Œil, dont les caméras épient les rues pour votre sécurité – tiens, ça me rappelle vaguement quelque chose ! – ; l’Oreille, qui analyse les écoutes téléphoniques – légales, toujours pour votre sécurité – ; le Nez, en charge des enquêtes ; la Bouche, responsable de la propagande ; et enfin la Main, la force armée chargée de la répression. Mais plus que de « protéger et servir », le Système maintient le statu quo, traquant le moindre contestataire. Sans oublier le Destin, le superordinateur qui relie les services entre eux et permet au Commandeur, le chef de cette Angleterre terrifiante, de contrôler son Système.

Dans ce cauchemar fasciste où chacun semble se résigner à son sort, un homme va pourtant se dresser, seul, pour s’opposer à la tyrannie : V, dont le visage couvert d’un masque de Guy Fawkes
– un célèbre activiste britannique qui tenta de faire exploser le Parlement en 1605 – empêche toute identification. Dans sa lutte pour l’individualité, V va entraîner Evey, une jeune fille de 16 ans à la dérive, qui se sera appelée à jouer un rôle majeur dans le projet de V. Un homme presque seul contre tout un système, mais pas n’importe quel homme : V.

Je suis bien conscient de l’aspect extrêmement réducteur de ce résumé, mais une œuvre aussi dense et riche que V pour Vendetta est difficile à synthétiser.

C’est d’abord une histoire pleine de bruit et de fureur, racontée avec maestria, et dont les chapitres finaux appellent une relecture immédiate pour comprendre à quel point l’issue était inéluctable. C’est aussi une quantité étourdissante de références culturelles, Shakespeare en tête, toujours appropriées et amenant souvent une double réflexion, notamment par les nombreux doubles sens qui émaillent le récit – celui de la page 2, par exemple, est particulièrement percutant à la relecture. Il y a également le jeu de mots avec la lettre V : le titre de chacun des chapitres commence en effet, plus ou moins, par la 22e lettre de l’alphabet. Et puis l’incertitude constante : qui est vraiment V ? Un terroriste ? Un résistant ? Un assassin qui habille ses crimes d’un discours politique ? Un dément sans plus aucune attache avec la réalité ? A-t-il bien un plan ou fait-il définitivement n’importe quoi ? Lisez-le, relisez-le et là, vous saurez.

Alan Moore est sans doute le meilleur scénariste de BD au monde, avec ses récits émouvants, complexes, voire vicieux, mais toujours limpides. Avec V pour Vendetta, Moore et Lloyd nous offrent un récit imaginé au début des années 1980 et censé se dérouler en 1997. Vous y retrouverez pourtant une atmosphère qui reste, hélas, en résonance avec notre époque anxiogène.

V pour Vendetta est beaucoup de choses à la fois : un récit cruel
et magnifique, un avertissement sur les nombreuses dérives du tout-sécuritaire, une réflexion sur l’individualité, une leçon de narration élégante, un poème macabre, un jeu récurrent avec la lettre V, un plan diabolique parfaitement maîtrisé et, avec détermination, « une idée immortelle, à l’épreuve des balles » : celle de la liberté.

Pour tout cela, et plus encore, M. Moore, M. Lloyd : merci !